Pour vous faire voyager dans l'univers du cinéma de genre et de série B.Des instantanés sous forme d'articles pour vous donner les clés du coffre de quelques pépites rares du 7ème Art.
LES NUITS BLANCHES (1957-LE NOTTI BIANCHE)
Réal: Luchino Visconti, Scé: Suso Cecchi d’Amico & Luchino Visconti d’après Dostoievski, Ph: Giuseppe Rotunno, Mus: Nino Rota, Prod: Franco Cristaldi, Dist: Rank Films, Durée: 1h47.
Avec: Maria Schell, Marcello Mastroianni, Jean Marais, Marcella Rovena.
Il était une fois… un homme ordinaire (Marcello
Mastroianni) muté dans une ville qu’il ne connaît pas, qui ressemble à Livourne. Il est seul. Sur la grande rue illuminée de néons ou sur les ruelles étroites bordées d’un canal, il déambule la
nuit. C’est un rêveur qui se désespère de sa vie trop terne. Un beau jour ou plutôt une nuit, il rencontre sur un pont une fille (Maria Schell) qui sanglote, qu’il prend au départ pour une
prostituée. Cette fille l’intrigue. Elle n’est pas comme les autres. Elle passe de la plus grande tristesse à l’enthousiasme le plus surprenant en quelques secondes. Elle est étrange. Elle lui
raconte son histoire qui ressemble à un conte de fées : elle vit avec sa grand-mère aveugle qui veille sur elle en accrochant son jupon au sien à l’aide d’une épingle de nourrice, passe ses
journées à retaper des tapis et loue une chambre d’amie. Un jour, un nouveau locataire arrive. Elle en tombe éperdument amoureuse. Ils s’aiment. Mais cet homme (Jean Marais) énigmatique, au passé
trouble, car jamais dévoilé doit dorénavant partir. C’est promis, dans un an il la retrouvera sur ce même pont où ils se sont quittés. Le doux candide qui l’écoute n’en croit pas ses oreilles.
Comment est-ce possible ? Une telle femme peut-elle existait ? Il faut absolument qu’il lui dise : cet homme ne reviendra jamais. Le seul qui l’aime vraiment ; c’est lui !
Délaissant le néoréalisme et ses analyses
sociales, Luchino Visconti nous propose en 1957 d’entrer dans un rêve qui dépasse la réalité. Les décors sous la pluie, la neige ou le brouillard sont entièrement construits en studio et n’ont
rien à envier à ceux d’Alexandre Trauner qui ont contribué au succès du réalisme poétique d’avant-guerre. Ces décors sont magnifiquement mis en valeur par la lumière et les clairs-obscurs chers à
l’expressionnisme allemand. Ajoutez-y une théâtralité dans la mise en scène et un raffinement de tous les instants dans les plans et vous comprendrez ce qui a déplu aux critiques de l’époque qui
le considérait comme un retour en arrière vers un cinéma guindé et sans âme. Pourtant, avec le temps, on reconnaît aujourd’hui la qualité de ces NUITS BLANCHES qui repose sur sa singularité.
Cette nouvelle de Dostoïevski est littéralement transcendée par le génie esthétique de Visconti. Les moments inoubliables jouent des coudes avec les moments de bravoure. Les flash-back sont
amenés avec une fluidité sidérante. Jean Marais est filmé comme une icône abstraite de l’amant parfait. Les spectateurs sentent le cœur de cette amoureuse naïve s’emballer à cent à l’heure
jusqu’au point culminant où elle bascule totalement de l’autre côté durant la représentation du barbier de Séville. Maria Schell qui n’a pas son pareil pour verser de grosses larmes sur commande
est l’actrice idéale pour ce rôle. Quant à Mastroianni sa palette d’émotions est infinie. On le voit passé par tous les stades des sentiments contraires qui le dominent. Il est tour à tour
incrédule et candide, dubitatif et séduit, abattu et euphorique, jaloux et généreux. Il est magnifique. Il atteint le sublime par la justesse de sa sensibilité et donne tout son sens à cet
échafaudage technique remarquable de la réalisation et du scénario en trois actes ou plutôt en trois nuits. Avec bien sûr
la scène du dancing qui voit un Mastroianni grisé par la folie ambiante défier la virtuosité d’un danseur dans un univers où tout devient possible. De nouveau, il croit aux contes de fées, mais
lorsqu’il emprunte une barque pour se réfugier sous l’arche étroite d’un pont avec sa dulcinée, ils découvrent des miséreux cachés là pour se reposer. Miraculeusement, il se met à neiger dans un
plan en contre-plongée de toute beauté. Dans cet univers étrange, la frontière visible du rêve et de la réalité est pulvérisée jusqu’au final à la fois subliminale et réaliste. Alors, ne lésinons
pas et donnons à ce rêve de cinéma le titre absolu de chef-d’œuvre méconnu. Un DVD à se procurer de toutes urgences !